L’eau qui lave et lave encore

Source de la Loue, Gustave Courbet, 1864

Ayant attaché sur leurs épaules leur mouchoir qu’ils venaient de laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher 1 – leur peau brunie brûlait et se tannait comme du vieux cuir de sanglier. Ils finissaient de s’endormir, la tête plombée de lumière aveuglante, dodelinant sur leurs dos de forçats, larges et puissants comme des colonnes de temple égyptien. Une femme était là qui tremblait légèrement en les observant – lui revenait en mémoire le jour sombre où elle avait dû quitter son petit paradis et quand, les cloches sonnant matines, elle prenait le seau et la serpillière et sortait de sa sordide demeure, un grenier fréquenté par les rats pour, tous les matins laver le pavé de l’église. 2

Après le sommeil, le soleil frais nous invite à nous réveiller, à être tendre avec nous-mêmes et les autres, à laisser couler comme l’eau au fil des ans, l’eau qui lave et lave encore comme le ferait un obsessionnel qui recommence inlassablement ses libations, se mouiller les mains, les savonner, les rincer, les secouer, les essuyer, les regarder, les sentir et recommencer infiniment . Attentivement, veiller le sommeil, apaiser les craintes, consoler les pleurs, soigner les maladies, caresser la peau, la laver, l’essuyer, l’habiller. 3 La pureté demande de la patience, et de la patience elle n’en avait guère ! Elle sentait la chaleur lui couler le long de la colonne vertébrale. Une douche, c’est ce qu’elle désirait le plus au monde. Vous saviez que l’eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu’elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées ? 4

Larmes gonflées de couleur, de colère, d’influx et d’influences. Besoin de silence (l’ignoré des lois), perceptible pour qui avance sous les branches et boit à l’origine, laissant filer les jours. Avoir surtout le sentiment du vivant – petites choses dans les herbes, petits cailloux sur la grève, large auréole lunaire se détachant sur le ciel délavé, parsemé de lambeaux de nuages, déchiqueté comme du tulle de mariée. Le sentiment du sauvage ! Elle se sentait sauvage ! Libre, ses cheveux sales lui tombaient sur les épaules brûlées.

1 Mon frère Yves, Pierre Loti, 1883

2 Le lys rouge, Anatole France, 1894

3 Villa Amalia, Pascal Quignard, 2006

4 On ne badine pas avec l’amour, Alfred de Musset, 1834

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